Interview Saito Hitohira sensei

En novembre 2016 à Rennes, l’Association DOKAN du groupe DENTO IWAMA RYU AIKIDO France a organisé un 4ème stage international d’Aïkido sous l’égide de SAITO Hitohira sensei, représentant mondial de l’Iwama Shin Shin Aïkishuren Kaï.
A cette occasion, SAITO Hitohira sensei nous livre les finalités et le sens spirituel de sa recherche en Aïkido.

Sensei, quel est votre ressenti sur cette quatrième édition du stage international à Rennes ?

Je ne me base pas sur mes ressentis, que d’ailleurs je n’essaie pas d’analyser. En revanche, je constate que notre groupe se développe et que nos pratiquants qui s’entraînent régulièrement progressent. Le plus compliqué, c’est quand nous avons sur les tatamis des pratiquants de notre groupe et des nouveaux venus car il y a une différence de niveau très importante, et du coup, je suis obligé de consacrer beaucoup de temps à répéter les mêmes explications sur les bases. Certes, les bases sont très importantes et il est toujours bon de les rappeler, mais du coup cela limite les possibilités d’aller plus loin pour les pratiquants de notre groupe car le temps disponible lors du stage est limité. J’ai pu constater toutefois que les pratiquants qui sont présents depuis la première édition ont progressé. In fine, l’essentiel est que tous puissent peu à peu se rapprocher des techniques et de la spiritualité du Fondateur.

Vous avez expliqué durant le stage que l’Aïkido de Morihiro SAITO Sensei, votre père, n’est pas un objectif. Pourriez-vous revenir sur ce point ?

Oui, en effet, l’Aïkido de Morihiro SAITO Sensei n’est pas un objectif. Ceci est évident. Notre but est l’Aïkido du fondateur. Bien sûr, mon père a pratiqué directement avec le fondateur pendant des années et c’est justement ce qui a rendu son aïkido authentique. Toutefois, le seul exemple qui tienne reste celui du fondateur. C’est cela notre objectif fondamental : retrouver physiquement, à fleur de peau, la pratique originale qui avait lieu sous l’enseignement direct du fondateur. Un entraînement réel mobilisant l’intégralité de l’individu jusqu’au plus profond de lui-même. L’entraînement était physiquement, mentalement, psychiquement et spirituellement réalisé dans des conditions au plus proche de la réalité. Le sentiment de stress durant les Keiko était ainsi normal. Ceci étant dit, il n’en demeure pas moins que l’enseignement de mon père, Morihiro SAITO Sensei, est extrêmement utile pour se rapprocher de l’aïkido originel du fondateur, car il est imprégné de l’empreinte du fondateur.

Il n’est pas un objectif en soi mais son enseignement demeure indispensable car forgé au contact direct du fondateur pendant de nombreuses années. L’aïkido de mon père a été façonné au contact direct du fondateur dans le creuset de la vie quotidienne auprès de ce dernier. Mes parents ont partagé leur vie auprès du fondateur. Le soir, nous prenions tour à tour notre bain dans l’eau même que Ô-Sensei avait utilisé. Nous passions après lui et son épouse. La vie de notre famille était ainsi intrinsèquement mêlée à celle de Ô-Sensei. C’est tout cela qui anime l’aïkido légué par mon père et qui fait son authenticité. J’entendais la voix de Ô-Sensei alors que j’étais encore dans le ventre ma mère. Cette intimité quotidienne entre ma famille et le fondateur a permis à mon père de saisir des choses impossibles à percevoir pour d’autres disciples. C’est en cela que l’enseignement de mon père est indispensable pour se rapprocher du fondateur. Même s’il n’est pas un objectif en soi.

Durant le stage, vous avez écrit le mot « misogi » en remplaçant le caractère chinois normalement utilisé pour ce mot par les deux caractères chinois qui forment le mot « aïki ». Pouvez-vous nous éclairer ?

Ô-Sensei a dit que l’Aïkido est un Budo qui est né dans le monde spirituel. Deguchi Onisaburo l’a également évoqué en parlant de l’aïkido :
« Voilà enfin ici-bas un Budo forgé dans le monde divin ».
Pour le fondateur, l’essentiel de l’aïkido se situe dans le lien qui unit le corps (réceptacle) et l’âme. L’activité du couple ainsi formé reproduit de manière symbolique et spirituelle le lien avec l’univers. Par exemple, la mer monte et descend sous l’influence de la lune. Ces marées sont une forme de respiration de la planète dues à une force d’attraction/répulsion.

L’aïkido exprime ce mécanisme, cette respiration. Entre les corps des pratiquants, on retrouve grâce aux techniques d’aïkido ce phénomène d’attraction et répulsion. Bien sûr , sur le plan physique, mais aussi sur le plan spirituel.

Le Keiko cherche justement à faire naître, à  appréhender ce phénomène, physiquement et spirituellement. Le fondateur disait que l’aïkido est misogi (1). Purifier le corps, le laver chaque jour, l’entraîner chaque jour, est indispensable pour développer la relation qu’il a avec l’âme qu’il héberge. Dans la pensée du fondateur, le lien entre le corps et l’esprit est fondamental. Ainsi, les entraînements permettent de purifier et renforcer physiquement, mais cela ne s’arrête pas là sinon l’aïkido ne serait qu’une discipline physique et technique. Il est crucial de s’investir totalement, c’est à dire d’investir toute son âme dans la pratique. Le but est de nourrir et faire ainsi grandir le lien entre notre corps et notre âme.

Pendant le Keiko, ce sont pas uniquement les corps des pratiquants qui se rencontrent. Ce sont aussi leurs âmes. Cette rencontre sur les plans physiques et spirituels font partie du misogi. Les techniques travaillées physiquement pendant l’entraînement sont le support, « l’outil », permettant aux âmes des pratiquants de se découvrir et de se rencontrer.
Ainsi, un Budo qui reste au niveau de « gagner/perdre » ne peut aller jusqu’à cette dimension spirituelle. C’est pour cela que le fondateur disait que l’aïkido est misogi.

Comme vous le savez, j’ai perdu ma mère récemment. Normalement, je ne devrais pas sortir et diriger des stages ainsi alors que les 49 jours suivant le décès ne sont pas finis (2). Mais c’est justement parce que l’aïkido est misogi que cela m’est possible. C’est parce que l’aïkido est un travail de purification. Tout ceci ne se perçoit pas avec les yeux. Les yeux ne permettent de percevoir que la forme des techniques. Pour percevoir la profondeur de l’aïkido et de ses techniques, il faut pratiquer avec tout son âme. Il ne s’agit pas de mimer et chuter tout seul. Il faut sentir cela avec sa peau, à chaque moment de la pratique.

Interview et traduction Charles Durand – Olivier Eberhardt

Crédit photo : Guillaume Prié.

(1) Le misogi fait référence à un travail de purification. La religion shintoïste considère que le monde ici-bas est rempli d’impureté et le misogi consiste à purifier le monde de ses impuretés (kegare).
(2) Dans le shintoïsme, le sang et la mort sont les principales impuretés (kegare). Suite à un décès, c’est la demeure du défunt et ses proches qui se trouvent en situation d’impureté.