Interview SAITO Hitohira sensei – Self et Dragon magazine avril 2020

Self&Dragon magazine de ce mois d’avril 2020 vient de paraître. De nombreux enseignants ont contribué à ce numéro sur le thème « d’Ushiro Waza ». C’est aussi l’occasion de découvrir une interview de SAITO Hitohira sensei livrée à Rennes lors de son dernier stage international en Novembre 2019 sur le thème du Kokyu en Aïkido…

En aparté du 5ème stage international d’Aïkido organisé à Rennes dernièrement par Olivier Eberhardt, SAITO Hitohira sensei soke de l’Iwama Shin Shin Aïki Shuren Kai s’est livré sur l’un des aspects fondamental de l’Aikido : le Kokyu

Sensei, selon vous il ne peut pas y avoir de technique « waza » sans la notion de Kokyu, quel est son véritable sens ?

Le mot « Kokyu » fait référence à la respiration. Aussi bien l’air que l’on inspire que celle expirée. C’est en effet le sens commun du mot « kokyu ». Selon les écoles ou disciplines, il se peut que ce mot recouvre d’autres significations. O-Sensei employait souvent ce mot ainsi que « iki », qui signifie « souffle-respiration ».  Il est difficile de décrire en détail le sens du mot « Kokyu », mais son sens tend vers le concept d’unification.


En Aikido, le principe actif du « Kokyu »  (Kokyuryoku) se manifeste dans les techniques par des mouvements circulaires et en spirale qui permettent justement cette unification. Les lignes droites sont importantes pour la pratique des armes car elles permettent de couper ou de piquer avec force. Mais pour ce qui est du « Taijutsu » (travail à main nue),  les courbes, cercles et spirales sont essentiellement utilisées.

Quelle que soit la morphologie du partenaire, il y a toujours un moyen de lui faire perdre son équilibre. En position naturelle debout, le corps humain est fort sur les côtés mais faible sur l’avant et sur l’arrière. En position « Hanmi » c’est l’inverse. Le corps est résistant sur l’avant et l’arrière mais faible sur les côtés. En fonction de la situation, les spirales et les cercles permettent de guider le corps du partenaire vers son point de déséquilibre. Pour ce faire, il ne s’agit pas de le tirer dans une direction ou une autre, mais bien d’adopter  la position adéquate qui permet de le pousser « Oshi-dasu » vers ce point de déséquilibre sans qu’aucune confrontation n’ait lieu avec lui.

Plus les techniques sont amples, plus l’adoption et le maintien de cette position idéale sont difficiles. Il est impératif et nécessaire de trouver le bon angle par rapport au partenaire, de conserver son propre équilibre et d’appliquer un mouvement de poussée en spirale.

Si ces conditions sont réunies, il arrive un point ou une unification avec le partenaire se produit d’elle-même. Nous sommes « en phase parfaite » avec le partenaire, comme si nous ne formions « qu’un ». C’est cet état particulier que les mots « kokyu » et « iki » décrivent. Ce stade d’unification, d’équilibre et d’harmonie avec les hanches bien stables, permet alors au « kokyuryoku » de s’exprimer librement.

Lorsque l’on pratique sur « Morote-dori » (saisie a deux mains du poignet), c’est justement ce que l’on travaille : l’équilibre, l’angle, la spirale, la poussée venant des hanches. Travailler en force sur cette saisie n’a aucun sens… C’est dans ce mouvement en spirale que le corps du partenaire est absorbé, déséquilibré et amené à ne faire qu’un avec son propre corps. Peut alors se déployer cette force active et subtile qui caractérise le « kokyu ».

Le cercle et la spirale se retrouvent absolument dans tous les mouvements d’Aïkido : Tai-no-henko, morote-dori kokyunage, shiho-nage, irimi-nage etc. Et encore une fois, dans toutes les techniques d’Aïkido, on ne « tire » jamais le partenaire pour le déséquilibrer, le projeter. On le pousse toujours. Ceci est vraiment important à comprendre. Non pas que l’on ne puisse pas déséquilibrer le partenaire en le tirant bien sûr, mais ce qui caractérise et fait tout l’intérêt  des techniques d’Aïkido : c’est l’utilisation de l’ensemble du corps dans un mouvement circulaire ou en spirale pour amener le partenaire au déséquilibre. De ce point de vue-là, le judo et l’Aïkido sont vraiment très différents.

De nombreuses possibilités et variations naissent de l’utilisation des mouvements en spirale. On peut pousser le partenaire vers l’intérieur ou vers l’extérieur de la spirale. Cela amène à la distinction des formes « omote » et « ura ». Dans toutes ces techniques, on place son propre corps de sorte à pouvoir déséquilibrer le partenaire, à créer l’émergence de ce point d’unification, et à déployer cette force (non musculaire) qui permet de projeter le partenaire. Cela exige une adaptation constante en fonction du partenaire, du timing etc.

C’est lors des entraînements « keiko » que l’on étudie tout cela. Avec son corps. Pas avec sa tête. Ce n’est qu’avec le corps que l’on peut saisir ces choses-là. Au début, on regarde et on imite. Puis avec le temps, la répétition et  au fur et à mesure d’une pratique incessante des techniques de base, ces principes s’impriment d’eux-mêmes dans le corps du pratiquant. Je pense que cet apprentissage, par la répétition inlassable des mouvements, est valable pour tous les Budo et tous les sports. Quand un sportif réussit une belle passe de ballon à son partenaire, c’est que tous deux étaient déjà en phase, en union, en harmonie, avant même que le ballon soit lancé.

Plutôt que des mots pour expliquer et comprendre ces principes, O-Sensei disait : « Observez, vous comprendrez ! ». Les mots peuvent être sujet à interprétation et à confusion. Alors autant les éviter tant que faire se peut. »

 Sensei, qu’avez-vous pensé de ce 5ème stage international à Rennes?

De nombreux pratiquants de tous niveaux, de tous styles, et de nombreux pays ont participé à ce stage. Dans cette diversité, ce qui est important, c’est que chaque participant ait pu saisir la signification de ce stage. Chaque pratiquant a ses propres habitudes, ses propres spécificités, et mon propos n’est pas d’imposer de faire comme ceci ou comme cela. Mon propos est d’éveiller les pratiquants sur d’autres modes de pratique, d’autres formes, d’autres façons de faire et d’envisager la pratique de l’Aïkido.

Pendant le stage, j’ai surtout envie de m’intéresser de près aux débutants et de les guider. Les gradés en hakama, ont tous déjà plus ou moins d’expérience et d’expertise, mais ils ont une base sur laquelle construire. Il arrive aussi parfois que même des gradés n’arrivent pas à bouger. Cela peut-être du au fait qu’ils n’ont jamais appris à faire tel ou tel mouvement, ou bien au fait qu’ils ne sont pas habitués à travailler à partir de saisies puissantes et solides comme l’exigeait O-Sensei. Mais pour ces pratiquants qui ont pu avoir quelques difficultés, le plus important est qu’ils ont pu expérimenter un type de travail très proche de ce qui se pratiquait sous la direction directe de O-Sensei.

Au fond, peu importe le niveau réel des pratiquants et leur aptitude a bien exécuter les techniques. Pour moi ce qui a vraiment du sens, c’est de leur permettre de vivre une expérience authentique et conforme avec les entrainements que prodiguait le fondateur. J’espère que cette expérience pourra leur servir dans la poursuite de leur pratique une fois retournés dans leurs dojos respectifs.

Je me suis sans doute montré sévère envers certains pratiquants pendant le stage, mais je les aime tous. Sur terre, chacun est différent mais l’humanité ne fait qu’une, et l’Aïkido est une célébration de cette unité qui voit au-delà des différences.

Je voudrais adresser un grand merci à Olivier ainsi qu’à ses élèves pour la préparation et la réalisation de ce stage.
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Interview : Olivier EBERHARDT
Traduction : Charles DURAND
Photos : Franck BOISSELIER